Enquête parlementaire sur les mines : « Quand on nous vole, on rit, car on ne s’en rend même pas compte » (Jonas Hien, ORCADE)

| 12.11.2016 à 00h01
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Enquête parlementaire sur les mines : « Quand on nous vole, on rit, car on ne s’en rend même pas compte » (Jonas Hien, ORCADE)
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Enquête parlementaire sur les mines : « Quand on nous vole, on rit, car on ne s’en rend même pas compte » (Jonas Hien, ORCADE)
Jonas Hien est de l’Organisation pour le renforcement des capacités de développement (ORCADE), une ONG de droit burkinabè qui se spécialise dans le secteur des industries extractives. Sa structure est aussi membre du Comité de pilotage de l’Initiative pour la Transparence dans les Industries extractives (ITIE) du Burkina Faso. Après la publication du rapport sur l’enquête parlementaire concernant la gestion des titres miniers et la responsabilité sociale des entreprises minières, il nous a accordé une interview dans laquelle il s’est exprimé, entre autres, sur le fameux manque à gagner enregistré par l’Etat burkinabè, la problématique de la coulée de l’or, et ce qu’il pense être les mesures concrètes à mettre en œuvre afin de mieux tirer profit du secteur minier. Cet entretien est publié maintenant pour des raisons indépendantes de notre volonté.


Vous êtes membre d’une organisation de la société civile qui lutte pour la transparence dans les industries extractives. Comment avez-vous accueilli le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur le secteur minier et la responsabilité sociale des entreprises minières?

Au Burkina Faso et pendant longtemps, nous avons formulé beaucoup de critiques à l’endroit du gouvernement sur la gouvernance de notre secteur minier. Nous avons dit qu’on a adopté un code minier attractif sans nous préparer à avoir des capacités à mener des négociations d’égal à égal avec les investisseurs miniers. Nous n’avons pas formé conséquemment les cadres burkinabè sur les plans de la fiscalité minière, de l’environnement minier, etc. Du côté des communautés, le même constat est que celles-ci n’ont pas été préparées à accueillir et à accepter une mine industrielle et aussi à tirer grand profit des opportunités qu’offre l’implantation d’une mine industrielle.

Conséquences, dans la pratique, on se rend compte que les investisseurs miniers sont au-dessus du pays sur tous les plans. Ils sont mieux préparés pour défendre leurs intérêts et ils savent le faire ; ils ont les meilleurs avocats qui comprennent le lexique de l’industrie extractive, des fiscalistes miniers chevronnés. Et nous, quand on nous vole, on rit et on applaudit parce que tout simplement on ne s’est même pas rendu compte qu’on nous a volés. La société civile avait alors demandé qu’un audit du secteur minier de départ soit fait pour déceler nos faiblesses et nos forces et relever ces faiblesses avant de poursuivre l’ouverture des mines industrielles. Visiblement le gouvernement d’alors avait besoin d’argent frais ou alors était intéressé par ses propres affaires privées et donc se souciait peu de ce que le pays devait gagner. Nous n’avons pas été écouté; ce qui est incohérent avec un pays qui s’est engagé dans l’ITIE.

Vous comprenez alors qu’on était soulagé d’apprendre que le parlement allait engager une enquête sur le secteur minier et nous avons été aussi contents des conclusions de cette enquête.

Pourtant une polémique est née sur le fameux manque à gagner pour l’Etat burkinabè. Les enquêteurs parlent de 551 milliards de francs FCA, et disent que cela pourrait être sous-évalué pendant que d’autres minorent se chiffre à environ 75 milliards. Vous qui travaillez sur cette question, quelle est la réalité?

La polémique est normale. Il fallait s’y attendre. C’est le contraire qui aurait surpris. Une fois de plus nous ne devons pas nous laisser avoir en nous laissant entraîner sur un terrain qui ne va pas nous faire avancer. Le problème que le rapport parlementaire a posé est très simple : la gouvernance actuelle du secteur minier burkinabè n’est pas bonne. C’est vrai ou faux? Il n’y a pas de débats là-dessous. Elle n’est pas bonne.

Le rapport a aussi indiqué que la responsabilité de l’Etat est engagée parce que l’Etat n’a pas suivi conséquemment les compagnies minières dans leurs opérations. Il a dit aussi que les compagnies minières ne remplissent pas leur rôle de transparence dans leurs opérations. Là aussi on ne peut pas discuter. C’est exact. Quand on tient compte de la mauvaise gouvernance du secteur, on n’a pas besoin d’aller voir un Gourmantché qui va taper son sable pour vous dire que vous avez perdu quelque chose. C’est ce que le rapport a dit aussi en faisant des évaluations en disant que si les choses avaient été bien suivies et bien gérées, le pays aurait pu gagner plus.

Et si les députés s’étaient limités à dire qu’on a perdu alors qu’on aurait gagné plus, je suis sûr que vous tous seriez tombés sur eux pour dire «on a perdu combien et on aurait pu gagner combien ?» Donc, ils se sont fait aider par des spécialistes pour dégager des chiffres. Que ces chiffres ne soient pas partagés par tous, le plus important n’est pas là-bas. Le plus important c’est de savoir que nous perdons dans l’exploitation minière et qu’il nous faut rectifier le tir dès maintenant pour en tirer le maximum. Car ce que nous devons savoir, cet argent qu’on nous prend ici par la fraude, ça va nous revenir sous forme de prêts et nos enfants et petits-enfants vont payer jusqu’à s’appauvrir.

Pour ma part, je ne peux pas vous donner un chiffre qui pourrait traduire la réalité acceptée de tous, et pour deux raisons. Ce ne sont pas les chiffres qui sont importants dans ce rapport comme je le disais et je n’ai pas de calculatrice sur moi pour calculer.

Une autre polémique concerne également l’opération de la coulée de l’or à laquelle, semble-t-il, aucun Burkinabè n’assiste. Est-ce ce qui justifie cette fraude, ces pertes et que faire pour y remédier?

Je ne comprends même pas pourquoi on polémique sur l’évidence. La société civile a posé ce problème à un moment où elle n’imaginait même pas qu’il y aurait un jour une enquête parlementaire sur la question. On nous a toujours dit : « Ecoutez, le jour de la coulée de l’or tout le monde est présent, les ministères des Mines et de l’Economie/Finances, Douane, etc. » Il faudrait qu’on se comprenne. C’est la compagnie minière qui informe l’autorité que tel jour, il y aura coulée d’or. Donc, le jour vous venez pour la coulée. On vous fait attendre quelque part. Et quelque part aussi on coule l’or. Quand on finit de couler, on sort avec et on vous dit, on a fini. On pèse pour connaître le poids, on enregistre et voilà. Mais, vous n’étiez pas dans la salle de la coulée pour voir par où on a commencé, par où on est passé, quel bouton on a appuyé pour que ça coule.

Pour simplifier mes propos, quelqu’un vous dit de venir chez lui, il va vous préparer du thé. Il vous fait attendre au salon et il rentre dans sa chambre. Après, il en ressort avec un verre de thé préparé et il vous demande d’accepter que quand il préparait le thé vous étiez-là. Non, il a préparé le thé quand vous étiez chez lui, mais vous n’avez pas assisté à la préparation du thé. Ce que vous pouvez accepter c’est de dire qu’effectivement vous avez bu le thé sorti de la chambre. Dans ces conditions, il n’y a pas de transparence et on ne peut pas s’empêcher de dire qu’il y a fraude de l’or. Bien entendu d’autres méthodes très raffinées de fraudes ne manquent pas dans le secteur minier, en dehors des jours de coulées.

Ensuite, quand on amène notre or en Suisse pour, dit-on, raffiner, donc enlever les saletés, aucun Burkinabè ne suit là-bas. C’est la vérité. Ce sont eux qui reviennent nous dire qu’ils ont effectivement lavé l’or et que maintenant c’est devenu propre et qu’après avoir enlevé les saletés voici ce qui reste, et si on vend au regard du cours de l’or actuel voici ce qu’on va avoir comme argent et sur la base convenue, voici ce que chacun gagne. Et vous pensez qu’on doit continuer comme ça et continuer à flatter les populations qu’on gagne dans l’exploitation de l’or pendant que ces populations continuent de souffrir! L’Etat doit prendre ses responsabilités. Et quoi qu’on puisse dire, les députés ont montré qu’ils sont à l’écoute des cris du cœur des populations sur les questions du secteur minier, à travers ce rapport. Il faut saluer donc les députés et leur président. Il reste au gouvernement de prendre les siennes. Et on attend de voir.

Manque-t-il des cadres burkinabè compétents pour assister à ces coulées ou ce sont les groupes miniers qui n’en veulent pas?

C’est une question à poser au ministère de l’Energie, des Mines et des Carrières. Je sais qu’il y a une direction chargée de la production là-bas. Mais ça m’étonnerait que ce soit un problème de manque de cadres. C’est vrai que le ministère n’est pas bien fourni en ressources humaines mais on ne peut pas dire qu’il y a un problème de ce genre. Et vous dites bien assister à la coulée. Je ne pense pas que pour permettre à quelqu’un d’être dans la salle de coulée, juste pour assister, il faut être un cadre recherché. C’est pourquoi, mon avis est que tout cela participe de la fraude dans la production. Je souhaite être démenti.

De tout ce qui a été dit sur le rapport d’enquête, certains y voient plus un effet d’annonce ou un coup de com politique plus qu’une volonté réelle d’assainir le secteur minier. Qu’en pensez-vous?

Moi, je ne dis pas que le rapport est sans reproche. Et l’appréciation qu’on doit avoir de ce rapport doit se résumer en quelques mots. Est-ce qu’il était temps de faire une telle enquête? L’enquête a-t-elle soulevé les vrais problèmes de gouvernance du secteur minier ou pas? Si on répond à ces interrogations par l’affirmative, on ne doit pas y voir ni un effet d’annonce ni une simple communication. Au contraire, le rapport devrait nous servir de support pour approfondir les recherches et le débat sur le secteur minier. Peut-être qu’en s’appuyant sur ces repères du rapport on peut découvrir d’autres choses que les députés n’ont pas trouvées. Donc, à mon sens, les médias et les organisations de la société civile doivent se servir de ce rapport pour faire leur propre travail de recherches sur la gestion du secteur minier. L’intention des députés n’était pas de chercher à nuire à une entreprise minière, mais à dire au peuple burkinabè : « Pendant longtemps vous avez émis des critiques sur le secteur minier en allant même jusqu’à dire que les autorités n’y font rien. Nous, on y a jeté un coup d’œil et voici ce qu’on a trouvé ». Et comme vous savez les députés ne peuvent pas sanctionner ; ça se fait à un autre niveau. Donc, on ne peut pas penser à un effet d’annonce. Ils ont répondu à des préoccupations du peuple et mon avis est que le peuple doit les en féliciter. S’ils continuent comme ça, on pourra s’entendre.

En tant que spécialiste de la question, quelles mesures concrètes et fortes l’Etat doit-il donc mettre en œuvre pour tirer le plus grand bénéfice de l’activité minière?

Nous l’avons dit maintes fois ; je vais le répéter. L’Etat ne suit pas les compagnies minières dans leurs opérations. Elles sont libres sur le terrain. Le fait de payer les impôts et taxes ne suffit pas. Il y a beaucoup d’autres choses à faire si l’on veut que les populations sentent les retombées de l’exploitation de l’or. Et l’Etat doit jouer son rôle de suivi et de contrôle des opérations minières. Sur ce plan, rien de significatif ne se fait. Le peu de cadres dont dispose l’Etat, que ce soit au ministère des Mines, de l’Environnement ou des Finances, ces techniciens peuvent faire du bon travail et nous faire gagner beaucoup, pas forcément en argent. Mais ils n’ont pas de moyens et ce depuis des années.

Conséquences, ce sont les miniers qui sont les statisticiens dans le secteur minier. Les chiffres, les données dont on dispose aujourd’hui, pour la grande partie, ce sont eux qui les produisent. Donc, eux au moins, ils ont l’avantage de disposer de données. L’Etat ne fait pas d’effort de contre-expertises pour qu’on ait deux sources de données de comparaison. Et on prend les données des miniers pour en faire des données officielles que l’on met dans des documents officiels de l’Etat. Ce n’est pas acceptable.

Dans ce secteur-là, tant que vous ne cherchez pas vous-mêmes, vous allez marcher avec des données douteuses. Et au niveau de la société civile, on regarde les données comme ça, parfois même sans avoir fait un travail de vérification ; on sait que ça ne peut pas traduire la vérité. Je ne suis pas en train de m’en prendre aux miniers mais à l’Etat. Il nous faut nous-mêmes nos chiffres en tenant compte de ceux que les miniers donnent et si ça coïncide sur la base des vérifications, en ce moment-là, on peut parler de données officielles. On comprend parfois. L’Etat a peur des chantages des miniers du genre, «Si vous faites ça on va partir ». On doit prendre conscience que le manger se trouve en Afrique. Ils n’ont qu’à partir. Quand ils auront faim, ils vont revenir et les portes seront toujours ouvertes.

L’autre aspect, si l’on veut tirer profit du secteur minier, il faut laisser le travail aux techniciens des structures de l’Etat et leur donner les moyens et les mains libres pour travailler. Par exemple, si les miniers vont voir le président du Faso parce qu’ils estiment qu’on les serre trop, que le président ait le réflexe de les renvoyer (je ne dis pas les chasser) je veux dire les référer au ministre des Mines qui, lui, à son tour, se réfère aux techniciens qui vont faire des propositions. Et un technicien c’est celui qui tient compte des intérêts des parties prenantes.

Je vois le président du Faso qui court dans tous les sens à la recherche des moyens pour résoudre nos problèmes parce que la demande sociale est très forte et personne ne veut comprendre ; on veut des solutions tout de suite et maintenant. Il va aller quelque part, on va lui donner ou prêter dix milliards et on va lui demander d’applaudir pour remercier les généreux donateurs. Alors que si ce secteur était bien suivi, bien contrôlé, il n’aurait pas besoin de courir autant de risques d’avion pour aller chercher de petits montants. Je suis donc en train de dire que si les autorités suivent les techniciens et les organisations de la société civile du secteur minier, vous verrez le changement qui va s’opérer dans le secteur. En tout cas, je constate qu’il y a un changement par rapport à avant, les agents des ministères impliqués dans le secteur s’expriment mieux qu’avant. Je me dis qu’un changement vient petit à petit. L’Etat les a recrutés pour qu’ils défendent ses intérêts. Il ne faudrait pas que les miniers aillent voir le Premier ministre ou le Président du Faso et après on les appelle pour dire «Bon, il faut faire doucement avec eux. » Un minier n’a pas de sentiment dans ses affaires. Si vous avez pitié de lui et vous lui accordez fiscalité zéro, le jour où il n’a plus rien à gagner avec vous, vous n’aurez rien pour le retenir. Chacun de nous rêve aussi d’un pays développé qui prête l’argent à d’autres pays. Donc, c’est une question d’intérêt et d’avenir du pays et des citoyens. Nous devons alors mettre nos intérêts devant et surtout éviter de faire la politique avec.

Une question anecdotique pour terminer, en vous intéressant à la transparence dans les industries extractives, n’avez-vous pas vous-même trouvé votre propre filon?

Je vous répondrai aussi par une anecdote. Quelqu’un nous a dit que si Dieu a trouvé bon de cacher l’or sous le sol, c’est que lui-même ne veut pas qu’il y ait transparence dans l’exploitation de l’or. On est tenté de lui dire que chacun de nous, Dieu nous a cachés dans le ventre des femmes. Mais quand on est apparu, donc quand on est venu au monde, la société a créé des balises pour qu’on lui soit utile en étant poli, respectueux, civique, honnête, sociable, etc.

Mais je dois vous dire que je n’ai pas encore trouvé mon propre filon. Le jour où mon pays tirera grand profit de l’exploitation de l’or, que le citoyen sentira qu’on exploite une richesse dans ce pays, que les communautés des sites miniers trouveront leur compte dans l’exploitation de l’or, du point de vue social, économique et environnemental, en somme, le jour où l’or brillera pour tous les Burkinabè, alors mon filon serait tout trouvé. Pour l’heure, je suis à la phase de recherche/exploration.

Propos recueillis par
Aboubacar Dermé

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